"Souffrir mille morts | Fondre en larmes"
Sortie de résidence avec Annie Zadek, écrivaine et Andrea Sarto, compositeur, accueilli lors de 3 courts séjours à la Villa Rohannec'h en 2026.
L'écrivaine Annie Zadek et le compositeur Andrea Sarto collaborent à la création du mélologue "Souffrir mille morts/ Fondre en larmes" (Editions de l'URDLA, Villeurbanne, 2009). Mariage entre la lecture de son livre par Annie Zadek - écrit d'après l'ouvrage fondateur de Raul Hilberg sur l'histoire de la Shoah - et la bande électroacoustique composée et diffusée via des hauts-parleurs fantomatiques par Andrea Sarto, leur création se présente comme une réflexion profondément lyrique autour des évènements qui ont bouleversé le mitan du vingtième siècle.
« Souffrir mille morts », « Fondre en larmes » - Annie ZADEK - Site Vues de l'esprit
Dimanche 13 septembre, à 15h, retrouvez Annie Zadek lors de la lecture-performance de "Nécessaire et urgent"
Comment j'ai écrit "Souffrir mille morts", "Fondre en larmes" par Annie Zadek
Chaque livre, et chaque titre de livre, donne – aussi – des nouvelles de son auteur, dit quelque chose de lui, du Monde et de l’Histoire.
C’est ainsi que, après « Le Cuisinier de Warburton », mon premier livre, qui cherchait – tout naturellement, à approcher la constitution de l’être-écrivain ; après « La Condition des Soies » : le deuil impossible du père ; après « Roi de la valse » : la solitude dans le couple ; après « Vivant » : vieillir, écrire ; un thème, un sujet, un « motif » comme disait Cézanne allant à sa recherche avant de se mettre à peindre, un projet d’écriture s’est imposé à moi : celui d’affronter enfin l’originel « Qui suis-je ? » à travers cette « impossible transmission du vide » étudiée par l’ethnopsychiatre Nathalie Zajde (« Souffle sur tous ces morts et qu’ils vivent. La transmission du traumatisme chez les enfants des survivants de l’extermination nazie » Édition La Pensée sauvage, 1993).
(À moins qu'il ne s'agisse ici plutôt, de l'impossible transmission du silence ?)
Quand je dis « enfin », je veux dire que, à la fin, finalement, en ces temps-là, mon histoire et l’Histoire m’invitaient – si l’on peut dire – à tâcher d’éclairer une identité dont l’évidence était, pour la première fois, mise à mal, avec, pour conséquence immédiate, la perte de connivence avec les autres, avec le monde.
[Cette « question » - comme disait l’un – est loin d’être un « détail » - comme disait l’autre – et surtout pour un écrivain, car qui est ce JE qui dit-écrit « JE » ?
Quelle position occupe-t-il dans le monde et l’histoire (histoire de la littérature y compris) ?
En effet, MAINTENANT, ICI, à cette place où JE écrit, personne d’autre ne se tient exactement : MOI seule occupe MA place. Évidence spatio-temporelle qui implique que, si on parle tous des mêmes choses (la nature, la vie, la mort, l’amour, le sexe, le bien, le beau, le mal,…) – et donc que l’on se comprend – la manière dont chacun en parle dépend précisément de ses coordonnées : de son abscisse, de son ordonnée, de sa latitude-longitude, de cette position qu’on peut aussi nommer « le style », le stylet avec lequel je découpe la réalité pour tenter d’en extraire la vérité.
C’est ainsi que je comprends la phrase d’Aristote : « La Poésie est plus véridique que l’Histoire. »]
Comme pour chaque livre, avant d’en aborder véritablement la rédaction, une étude de documents de tous ordres : historiques, philosophiques, artistiques, se met en place, me permettant d’étayer et de vérifier la pertinence de mon projet d’écriture. Ce temps d’étude quasi scientifique de mon sujet, heureux parce que non conflictuel – contrairement à l’écriture proprement dite – a été cette fois, un temps de souffrance et de désarroi : ces livres, ces films, ces quelques paroles lâchées par des proches, ce n’étaient plus, cette fois, des matériaux que je pouvais manipuler à ma guise : ILS me blessaient, ILS m’écrasaient, ILS me faisaient souffrir mille morts et m’effondrer en larmes (quel paradoxe pour un écrivain de souffrir de mots M.O.T !), ne m’apportant de longs mois durant, ni réponses, ni consolation…
Celle-ci ne vient-elle pas d’ailleurs de celles-là et ne souffre-t-on pas, surtout, des questions
restées sans réponses car elles ne furent jamais posées (et qui ne le furent finalement qu'en 2016 dans mon livre "Nécessaire et urgent" (Les Solitaires intempestifs) :
- Pourquoi se sont-ils laissés faire ? Pas défendus ? Pas révoltés ?
- Pourquoi ne sont-ils pas partis ?
- Pourquoi les avez-vous laissés ?
- Pourquoi n’êtes-vous pas allés les chercher ?
- Pourquoi n’y êtes-vous pas retourné ?
Aux « Pourquoi ? », aux questions d’enfance, l’adulte ne peut pas répondre, ou alors seulement par « Comment ». C’est comme dans les contes ou les mythes, dans les récits initiatiques : ce qui importe n’est pas la réponse mais comment est posée la question.
Cela, je l’ai peu à peu induit du livre de Raul Hilberg : « La Destruction des Juifs d’Europe ». Loin des « Plus jamais ça ! », des « Indicible ! », des « Innommable ! » des « Irreprésentable ! », ce livre nomma tout, représenta, dit tout – dans une langue à l’exactitude splendide – me rendant la faculté d’admirer, me restituant cette grâce de l’admiration, moteur nécessaire à mon propre désir d’écrire. Ce qui s’est alors profilé puis imposé comme étant le seul livre JUSTE (puisqu’il était le seul possible), c’est ce livre composé de mots, de mots extraits du seul Hilberg – cités donc pris entre des pincettes, ces mots à jamais taboués – exposant et mettant à nu ses modes de fabrication même :
EXTRACTION
Puis CONDENSATION
Puis, finalement, ORGANISATION
Extraction des « Souffrir mille morts »
Condensation des « Fondre en larmes »
Organisation dans « Souffrir mille morts », « Fondre en larmes ».
« Dichtung ist Verdichtung » : le poème est concentration (Kafka cité par Gustav Janouch, "Conversations avec Kafka" Les Lettres Nouvelles - Maurice Nadeau, 1977)
Même si j’en avais pressenti la possibilité en voyant le film fondateur de Claude Lanzmann « Shoah », en lisant et en regardant « Maus » de Art Spiegelman, seule l’écriture de ce livre-ci m’a permis de braver à mon tour l’interdiction Adornéenne.
Je continue, rien n’est réglé, mais aujourd’hui j’en suis certaine : plus que jamais après Auschwitz, la création est nécessaire.
Annie Zadek, août 2026
Annie Zadek
De parents juifs-polonais immigrés en France en 1937, Annie Zadek est née à Lyon où des études de philosophie et d'esthétique (Université Lyon II auprès d'Henri MALDINEY) ont construit sa conviction d'un processus créatif commun aux diverses formes artistiques et littéraires. Elle a vécu et travaillé dans sa ville natale jusqu'à son installation dans une friche industrielle du Parc Naturel régional du Pilat (Loire) où son engagement en faveur de la littérature contemporaine comme son investissement écologiste ont tenté de s’inscrire. Elle vit aujourd'hui en Normandie dans la région caennaise..
Si, pour elle, le livre – le texte – est primordial, il n’en est pas moins la source de métamorphoses multiples tout aussi nécessaires : mises en scène théâtrales (Jean-Louis Martinelli, Patrick Bonté, Alain Halle-Halle, Christophe Perton, Pierre Meunier, Hubert Colas) ; radiophoniques (France Culture, Radio-Suisse Romande, W.D.R Köln) ; sérigraphies ; installations (Kunsthalle Göppingen, Studio National des arts contemporains du Fresnoy), lectures publiques expérimentales conçues seule ou avec des plasticiens (Tina Bepperling, Yves Rozet, Catherine Beaugrand, Arno Gisinger...) Après des résidences d’écriture en Allemagne (Akademie Schloss Solitude, Stuttgart), en Russie (Institut français de Moscou), en Belgique (Centre d’art contemporain du mouvement et de la voix des Brigittines, Bruxelles), une Mission Stendhal de Cultures France en Tchéquie, Pologne, Allemagne, Autriche, elle a bénéficié en 2013 d’une résidence du Conseil Régional d’Ile de France avec l’Ancienne gare de déportation de Bobigny.
Andrea Sarto
Andrea Sarto a étudié la composition et la musique électroacoustique avec Paolo Aralla et Lelio Camilleri au Conservatoire Supérieur de Musique « Giovan Battista Martini » de Bologne, et a poursuivi sa formation à l'Académie Royale de Musique de Stockholm ; il a ensuite intégré l'Académie Sainte-Cécile de Rome en se perfectionnant avec Ivan Fedele ; il a également obtenu un diplôme en Sciences de la Communication à l'Université de Bologne. Au cours de sa formation, il a participé aux académies d’été du Centre Acanthes (2006, auprès de Georges Aperghis, Olga Neuwirth, Gérard Pesson ; 2009, auprès de Bruno Mantovani, Hugues Dufourt et Ivan Fedele), et au Stresa EAR-Lab (2006, auprès de Luca Francesconi). Il a également participé à Voix Nouvelles à Royaumont (2008) auprès de Brian Ferneyhough, Jérôme Combier et Xavier Dahier.
En 2012, il a achevé les Cursus de composition et d'informatique musicale de l’IRCAM (Cursus 1 et Cursus 2), en travaillant avec Yan Maresz et Mauro Lanza. Il enseigne aujourd'hui en conservatoire la MAO (Musique Assistée par ordinateur).
En 2023 et 2024, Andrea Sarto a été résident à la villa Rohannec'h.
Infos. pratiques
- 20hEntrée libre et gratuite dans la limite de la jaugeTout public à partir de 15 ans